Crowdfunding et personal branding sont à l’honneur dans Télérama qui s’interroge sur le financement des journalistes. Alors que le Figaro a triomphalement annoncé ses résultats en même temps que ceux de ses confrères il y a quelque jours, se félicitant d’un faible recul de sa diffusion dans un contexte général ‘moins pire’ que l’année précédente, [...]
Crowdfunding et personal branding sont à l’honneur dans Télérama qui s’interroge sur le financement des journalistes. Alors que le Figaro a triomphalement annoncé ses résultats en même temps que ceux de ses confrères il y a quelque jours, se félicitant d’un faible recul de sa diffusion dans un contexte général ‘moins pire’ que l’année précédente, les journalistes sont de plus ne plus nombreux à innover pour tirer leur épingle du jeu. Mais les lecteurs, de leur côté, sont également en droit de se demander quelle information ils auront à leur disposition dans le futur. Sans conteste, ils auront là-dessus un meilleur contrôle, pour le meilleur et pour le pire.
L’article a interrogé plusieurs professionnels (Philippe Couve, Éric Scherer), et résume les initiatives marquantes de ces dernières années (Mashable, Arrêts sur images…). Passons, le sujet, rondement mené, n’est pas particulièrement original. Idem en ce qui concerne le personal branding (une démocratisation de ce que font les seigneurs médiatiques depuis des décennies ?).
Mais Emmanuelle Anizon, l’auteur de l’article, met le doigt sur ce qui est, à mon avis, une difficulté, ou au moins un écueil auquel les nouvelles formes de financement du journalisme auront à se confronter. Et le plus tôt sera le mieux.
Il est question de financement par les lecteurs. Bien. J’applaudis des deux mains. De financement par des fondations (ou par l’État, en France). Bravo. Mais lorsque ce financement se fait sous la forme d’un pari, d’un ‘bon pour enquête’ donné au journaliste, par le ‘futur’ lecteur, se pose la question des sujets non-traités.
Avantages : les sujets ainsi créés intéresseront ceux qui ont payé pour, par définition. Ils collent aux intérêts de ces lecteurs-avant-l’heure. Ils peuvent être enrichis, en amont comme en aval, par ces mêmes lecteurs. Ils contribuent à faire sortir les journaliste de leur tour d’ivoire, et à retisser la relation avec le public.
Inconvénients : D’autres sujets, moins prometteurs, moins accrocheurs, mais tout aussi essentiels, ne trouvent (trouveraient ?) pas de financement. Certes, tant que le mode de financement que j’ai décrit n’est pas prépondérant, cela fait finalement peu de différence dans le résultat, mais le risque est en germe. Ensuite, quid d’un sujet qui se révélerait être un cul de sac ? Les lecteurs sont-ils prêts à entendre l’échec ? Une enquête qui foire, on peut éventuellement la transformer pour en tirer des enseignements, mais sur la durée ? Sur un contrat (surement plus moral que juridique dans le cas qui nous intéresse) qui met en jeu la viabilité du média et la rémunération du journaliste ? Il s’agit sans doute d’un point à éclaircir. La dernière difficulté est, à mon sens, l’engagement des lecteurs. Soyons clairs, je ne considère pas le journalisme engagé comme une hérésie. Emmanuelle Anizon écrit que « Spot Us a déjà reçu plus de 40 000 $ de dons, bouclé plus de quarante sujets, essentiellement d’intérêt local et environnemental » (je graisse). Il faut se poser la question de la motivation des lecteurs, quand elle intervient en amont de l’enquête et de la rédaction. Certes, un lecteur est plus enclin à choisir le journal qui écrit ce qu’il veut lire (Libération plutôt que le Figaro par exemple), mais à partir du moment où son rôle financier ne se limite plus à la viabilité du média, mais à la création de l’information, il y a, non pas danger, mais des précautions à prendre. Lesquelles ? Je n’en sais rien. Mais si vous êtes financés par un groupe d’écologistes opposés à la construction de tel ou tel ouvrage d’art pour la préservation de leur petit rongeur préféré, mais que vos conclusions tendent à démonter leurs arguments, que faites-vous, en tant que journalistes ? De la pédagogie ? vous mettez de l’eau dans votre vin ? Vous les caressez néanmoins dans le sens du poil ? Vous recommencez votre enquête, autrement ?
Bien sûr nous n’en sommes qu’à des hypothèses. Mais plus tard, quand ce sera votre quatre-heure qui dépendra de la réponse, que ferez-vous ?
Je suis heureux de ne pas avoir à donner de réponse. Pas aujourd’hui, pas encore…
Ps : en me relisant, je vois que l’espace dévolu aux inconvénients est plus grand que celui des avantages. Soyons clairs, je considère a priori ce phénomène comme une bonne chose, et du coup, ce qui me pose le plus de questions sont ses limites.